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L’HOMME RÉCONCILIÉ

Homme reconcilié

Dans ma famille, la virilité est féminine.  Les femmes gouvernent les embarcations, affrontent les tempêtes et tentent de mener à bon port leur équipage. Les hommes ont déserté, absents au quotidien, les corps transparents, se délestant du salaire durement gagné, se satisfaisant de cette unique tâche. Ni maris, encore moins pères.

Ni forts, ni puissants, ni respectables… Lâches et muets.

Petit garçon, je n’avais aucune envie de leur ressembler.

Plus tard, perdu sur le chemin, passant chez Freud, je m’aperçois que la donne n’est pas si simple. J’ai besoin de modèles. Très schématiquement la femme donne la vie et accompagne les premiers temps. L’homme s’impose alors entre la dyade mère – enfant permettant à celui-ci de prendre son envol. Dans ma famille, ça déconne : le père n’a pas pris sa place, il a laissé la toute puissance à la mère. Pourtant, en explorant la situation, je prends d’autres données en considération. Si le père n’a pas pris sa place, c’est que la mère ne lui en a laissé ni l’occasion, ni l’espace. Face à la femme, l’homme s’est soumis. Victimes et de bourreaux, le père et la mère ont trouvé un no man’s land.

Le 20ème siècle offre une nouvelle évolution dans le rapport homme – femme. Se délivrant, tant bien que mal et pas à pas, des sévices du patriarcat, la femme s’émancipe. En quelques dizaines d’années, elle acquiert des droits fondamentaux, pouvoir voter, ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari, contrôler son corps, échapper aux grossesses mal venues, contraception et avortement… L’homme, chef de famille, décideur, souvent violent vacille sur son piédestal, ne sachant plus quelle position adopter. La femme se souvient de ses années d’effacement et se forge un nouveau statut. Les rôles archaïques semblent obsolètes. La femme avance, l’homme demeure, hébété.

Face à cette situation, que puis-je faire en tant que mâle ? Je ne peux m’identifier au père pour qui je n’éprouve aucune admiration, aucun respect, je ne serai pas soumis. Je ne veux pas non plus appeler de mes vœux le modèle dépassé de l’homme, sombre et autoritaire. En revanche, j’admire cette force des femmes de faire face aux événements, d’être en vie, d’être la vie tout en éprouvant du ressentiment, celui de n’avoir pas autorisé la rencontre avec mon père.

« On ne nait pas femme, on le devient » affirme Simone de Beauvoir marquant ainsi le siècle dernier d’une heureuse progression. Au 16ème siècle, Erasme prophétise « On ne nait pas Homme, on le devient ». Par cette formule, il évoque l’humain, mâle et femelle, qui doit par l’éducation, par l’enseignement, par la culture s’accomplir. Bien longtemps avant, Tertullien nous énonçait le même précepte quant à la religion. Tous sont donc d’accord, il ne s’agit pas simplement de naître, il s’agit de devenir.

Me revoici, troublé dans mon genre, plutôt admiratif de destin féminin, très dubitatif quant à la place du masculin. En parallèle, les mouvements gays et lesbiens s’affirment. Eux, au moins, sont fiers de leur identité.

Je demeure éperdu face à ces positions, aucune ne me convient. Je suis un garçon, j’aimerais être un homme mais pas comme ceux que je connais.

Je veux être viril et sensible. Toutefois, je suis seul et je ne trouve pas le chemin. Je me démène, m’affirme en opposition à tous les modèles proposés, brise toute relation que je juge menaçante ou aliénante. Je vis mal.

Peu à peu, au fil des rencontres, je deviens un homme réconcilié[1], ni oppressif, ni effacé, affirmé. Et je m’interroge sur la masculinité, sur les masculinités. La fille devient femme par la loi de la nature, par le sang. Certes, ce n’est pas si simple et elle doit aussi trouver son chemin dans nos sociétés occidentales où l’homme demeure le modèle dominant. En revanche, il n’y a aucune raison que le garçon devienne homme. Il n’y a pas ou plus de rites de passage comme chez les Amérindiens, plus de service militaire -que je ne regrette pas- pour qu’à son retour l’enfant soit considéré comme un adulte. Est-ce dommageable ? Qu’est-ce qu’un homme ?

Des interrogations pour ce siècle 21.

Loin des images dépassées, le petit garçon a besoin d’être aidé pour devenir un homme et aller à sa propre rencontre, ne pas se copier-coller à des images désuètes ou castratrices. Il développe ainsi  son plein potentiel, conforme à sa propre personnalité, c’est le gage de son bonheur. Qui est mieux placé que ses aînés pour l’avancer dans ce cheminement ? Où sont-ils ?

Je sais qu’être un homme, c’est être responsable. Responsable de soi, de son épanouissement en premier afin de partager avec l’Autre, créer enfin l’harmonie et apaiser nos sociétés. Devenir un homme, quel qu’il soit, est, avant tout, selon la formule de Guy Corneau être « le meilleur de soi »[2]

[1]Elisabeth Badinter, XY de l’identité masculine, Editions Odile Jacob, 1992

[2]Guy Corneau, Le Meilleur de soi, Editions Robert Laffont, 2007

Eric Gestin
 A la fin de ses études littéraires, Eric Gestin a rédigé un mémoire dans lequel il s’interrogeait déjà sur la notion de genre dans la littérature du XVIIIème siècle, chez Diderot et chez Laclos. Marqué par la lecture de Père manquant, fils manqué de Guy Corneau, il a participé à des séminaires de ce dernier et à de nombreux groupes d’hommes. Il s’interroge aujourd’hui sur les masculinités. Après avoir été professeur de français et formateur pour adultes, il se consacre désormais à l’écriture.

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